Bon, après le fantastique, le Moyen-Age : une époque que j'aime beaucoup aussi. Le thème proposé : La ville. Des problèmes pour identifier la ville dont je parle ?? Je suis sûr que, si vous êtes joueur, vous arriverez facilement à trouver avec les nombreux indices que j'ai laissés !!
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« Tu es ma ville »
A le voir ainsi, on aurait pu croire qu'il se reposait.
Le Téméraire était assis sur un tronc d'arbre, immobile, tenant à la main les restes de son épée brisée. Ce n'est qu'en s'approchant que l'on aurait pu remarquer le filet de sang qui coulait de sa broigne, percée entre deux mailles par le coup de pique de l'ennemi.
Blessé et affaibli, Le Téméraire songeait. La Ville l'avait rejeté, lui, le grand-duc d'Occident ! Qui était-elle, face à sa puissance ? Savait-elle combien d'autres de ses semblables il avait assiégé ? Imaginait-elle la douleur de celles qu'il avait prises par la force, puis laissées au pillage de ses troupes ? Pourtant, il lui avait tout promis, jusqu'à lui annoncer qu'elle serait la capitale de son Empire.
D'un geste lent, le Téméraire comprima le linge qu'il avait déposé sur sa blessure. Il retint un cri, puis s'aperçut qu'il suait, malgré le froid glacial de ce soir d'hiver. Comment cela avait-il commencé ?
Au départ, il ne l'avait considérée que comme une future prise de guerre. La prise majeure qui lui permettrait de relier ses territoires, et d'unifier ainsi le plus grand duché d'Occident. Cette ville était la résidence du seigneur local, le duc René. Il ne pouvait donc l'éviter, car sa prise éviterait sans aucun doute beaucoup d'autres batailles, et son armée avait besoin de repos.
La première fois qu'il la vit, du haut d'une colline en surplomb son oeil militaire exercé se porta de suite sur ses défenses. C'était une petite ville, avec quelques tours de guet et un seul chemin de ronde. Deux portes fortifiées permettaient d'y accéder, une au Nord, et une au Sud. Somme toute était elle mal armée pour se défendre contre une attaque directe, mais les troupes du Téméraire étaient lasses, et leur armement réduit par la prise des autres places fortes. Il allait donc attendre, monter le siège, et harceler l'ennemi, ce qui permettrait à ses troupes de se reposer.
Ce fut le lendemain que cela arriva. Au lever du soleil, le Téméraire ordonna la montée du siège. C'est en inspectant de nouveau les défenses de la ville, qu'il eut pour la première fois ce sentiment bizarre. Un sentiment qui l'empêcha de détourner le regard de la ville. Était-ce la forme des murailles ? L'agencement de ses tours ? Un frisson parcourut l'échine du Téméraire. Sur le moment, il prit ce phénomène pour un pressentiment militaire. Quelque chose avait dû lui échapper. Devait-il revoir ses plans ? Il fut tenté de réunir ses chevaliers, mais le sentiment s'estompa aussi vite qu'il était venu. Mettant cela sur le compte de la fatigue accumulée lors de sa campagne, il retourna dans sa tente.
Le siège dura trois semaines. Sans doute cette durée relativement courte-fut elle causée par l'absence à l'intérieur des murs du seigneur des lieux, le duc René, parti en Suisse conclure des alliances. Voyant que les défenseurs étaient à bout de force, le Téméraire leur proposa un traité dans lequel il garantissait qu'ils seraient bien traités, et que leurs privilèges seraient conservés. Quelques heures plus tard, le prévôt de la ville lui annonça sa capitulation.
Une branche craqua près de lui. Le bruit tira le Téméraire de sa rêverie. La nuit commençait à tomber, étouffant sous elle les derniers bruits de la bataille. Crier ? Appeler à l'aide serait perdre sa dignité, et se couvrir de honte devant elle. Non, il allait se reposer, là, un peu, et la rejoindrait quand il aurait repris un peu de force. Il voulait tant y retourner pour retrouver les sensations de ce jour où, pour la première fois, il avait passé sa porte.
Précédé de six trompettes et de cent hommes, le Téméraire pénétra dans la ville par la porte de la Craffe. Vêtu d'un somptueux costume, il était coiffé de la barrette rouge surmontée d'une croix d'or et de quatre diamants. Quelques pas après le la porte, il s'arrêta subitement. La foule qui l'entourait lui semblait différente de la populace qui l'accueillait lors de ses précédents triomphes. Les rues, les bâtiments de la ville avait pour lui une clarté nouvelle. Partout où il regardait, son oeil était attiré par la beauté de l'architecture, par les tentures des échoppes et par l'agencement des bâtiments de la ville. Peinant à s'en convaincre lui-même, le Téméraire dut pourtant se rendre à l'évidence : il était tombé amoureux. La ville serait sa cité, sa capitale, et il arrêterait là ses conquêtes. Il pourrait y diriger son empire tout en continuant à parcourir ses rues, et y rencontrer ses habitants. Assez de sièges et de massacres, le Téméraire avait trouvé son Eden. Bien sûr, il laisserait à la ville tous ses privilèges, mais bien plus, il la transformerait à son image pour en faire la cité la plus rayonnante de l'Occident. Lorsque le prévôt lui remis symboliquement la clé de la ville, il la caressa sans même se rendre compte de son geste, puis la pris et la brandit pour la montrer à ses hommes qui l'acclamaient.
Un gémissement se fit entendre non loin du tronc où il était assis. Un de ses hommes, sans doute, blessé et demandant du secours. Le Téméraire s'approcha péniblement de l'endroit. Un homme de sa garde personnelle, dont il ne connaissait même pas le nom, gisait sur le sol dans une flaque de sang. Le Téméraire entreprit de le rassurer, et banda ses plaies les plus béantes. Son esprit se remit à vagabonder, et soudain il se souvint pourquoi. Pourquoi cela avait mal tourné.
Après sa prise de pouvoir, les seigneurs locaux se soumirent tous à son autorité. Comme pour marquer le retour de la paix, les fêtes, héritages de la venue récente du roi de France Charles VII dans la ville, reprirent leur prestige. De grands repas étaient organisés, où les seigneurs s'invitaient mutuellement pour rivaliser par la qualité de la chère et la rareté des pièces d'or et d'argent de leur vaisselle. Le Téméraire s'efforçait d'assister à tous, faisant corps avec sa ville conquise, et ne la quittant que très peu pour inspecter la campagne environnante. Il aimait également parcourir la ville incognito, ses ruelles, ses églises. Parfois même il poussait jusqu'aux quartiers marchands, où se négociaient les draps, la laine et les victuailles, mais aussi, plus loin, le fer et le sel issus des mines avoisinantes. Dans sa ville, il ne pensait plus aux conquêtes, ni même à la guerre.
Mais bientôt les nouvelles furent mauvaises. Son grand duché était attaqué au Sud-Est par les Suisses qui, déjà, y avaient remporté plusieurs victoires. La mort dans l'âme, le Téméraire décida de se porter lui-même au devant de l'ennemi. Le matin du départ, après s'être fait dire une messe, il resta longuement agenouillé devant l'autel de la collégiale Saint-Georges. Silencieusement, il promis à sa ville de lui apporter la sécurité, et de revenir au plus vite auprès d'elle. Puis il se mit en route avec sa garde pour rallier ses troupes environnantes.
Pendant deux longs mois, le Téméraire et ses troupes durent pourchasser les troupes suisses, qui fuyaient l'affrontement avec son armée bien plus nombreuse et expérimentée. Quand enfin il réussit à les surprendre, la bataille qui s'en suivi ne fut qu'une formalité. Les Suisses furent massacrés et leurs chefs pendus au bord du chemin, tels de vulgaires malandrins. Par cet acte, le Téméraire espérait dissuader toute autre coalition de venir menacer ses frontières. Il avait donc de nouveau vaincu, et s'était affirmé comme le Grand Duc d'Occident. Pourtant, le Téméraire n'avait plus goût à la victoire. Chaque jour, il pensait à elle, qu'il avait dû abandonner pour partit guerroyer. Était-elle lasse de l'attendre ? Perdait-elle de son éclat en l'absence de son soupirant ? Si le Téméraire avait décidé le massacre de ses ennemis c'était aussi pour éviter les longs pourparlers et raccourcir le temps qu'il passait si loin d'elle.
Puis vint le retour. Le Téméraire faisait forcer l'allure, s'attirant le mécontentement de ses hommes, exténués par la longue chasse sur les chemins boueux. Mais il n'en avait cure. Il n'avait qu'elle en tête, et jura de ne trouver de repos que lorsqu'il l'aurait rejoint. Quand enfin, les contreforts de la ville furent visibles, le Téméraire ne pût contenir un cri de joie, il éperonna sa monture et fila comme le vent en direction de ses murailles.
Le garde poussa son dernier soupir, puis ses yeux s'ouvrirent et son ultime image fut la figure de son Duc, perdu dans ses pensées, et qui le regardait à peine. Le Téméraire marmonna une courte prière, puis couvrit le corps avec un étendard déchiré qu'il trouva à proximité. Puis il s'assit et pris sa tête dans ses mains.
Il galopait, et plus rien autour de lui n'existait. Ni le vent, ni la pluie qui commençait à tomber. Il se rapprochait, il la retrouvait. Sa ville tant aimée, dont les murailles lui apparaissaient maintenant, et sur lesquelles il apercevrait bientôt ses étendards..
Brusquement, le Téméraire tira sur les rênes de sa monture qui se cabra en hénissant. Les alérions ! Ces oiseaux maudits du duc René ! Ils trônaient, là, au milieu de l'étendard flottant sur la tour sud. Et, les entourant sur le blason, les lions, les poissons, et toutes les armes du duc René ! La ville était reprise ! Sa ville ! Son amour... Un cavalier solitaire chevaucha vers lui, en provenance de la ville.
"Entre, Philippe, mon fidèle prévôt !", dit le Téméraire, "parle sans attendre et dis-moi ce qui s'est passé". Les mots de Philippe de Nevers résonnèrent longtemps dans sa tête. Oui, la ville était reprise. Le duc René avait envoyé une petite troupe en reconnaissance dès qu'il avait eu connaissance du départ du Téméraire. Et la ville s'était ouverte. Se soulevant contre les gardes du Téméraire, elle avait laissé entrer ses anciens maîtres. Elle l'avait renié. Elle l'avait trahit pour retourner dans les bras de René, alors même que celui ci n'était pas présent pour la reprendre... Le hurlement que poussa alors le Téméraire marqua longtemps les mémoires de ses barons.
Au matin du jour suivant, le froid vif de l'hiver ne sembla pas engourdir la rage du duc. Les bombardes et les couleuvrines furent déployées non loin de la ville, malgré la neige qui rendait pénible leur manipulation. Le Téméraire voulait détruire. Il voulait la voir souffrir, lui faire payer sa trahison. Mais au milieu de la journée, ses guetteurs lui annoncèrent l'arrivée d'une armée venant de l'Est, portant les armes du duc René, qui en toute vraisemblance chevauchait lui-même à sa tête. Il arrivait enfin, son ennemi, son rival... Et bien tant mieux, il assisterait à la destruction et au pillage de la ville, et verrait ce qu'il en coûte de s'opposer à lui !
Le Téméraire fit donner l'artillerie sur les murailles de la ville. Mais celles-ci étaient solides : il les avait fait lui-même renforcer pour défendre sa bien-aimée. Ses barons l'exhortèrent alors à cesser son offensive, et à organiser son armée pour aller à la rencontre du duc René. Mais le Téméraire n'écoutait pas, il n'écoutait plus : tout son esprit était tourné vers elle, vers sa vengeance...
Quand enfin il décida de former ses troupes, dans son dispositif habituel inspiré de la phalange antique, il était trop tard. Jouant sur la rapidité, le duc René avait envoyé ses cavaliers fondre sur les troupes en manoeuvre, empêchant ainsi toute formation. Lorsque les fantassins de René arrivèrent sur le lieux de la bataille, la garde du Téméraire se resserra autour de son duc, décidée à le défendre jusqu'au dernier homme debout.
Le Téméraire releva la tête. La nuit était maintenant noire, et le froid intense l'engourdissait de plus en plus. Bouger. Se lever. Tenter de rejoindre ses troupes en fuite. Le destin du grand-duc d'Occident ne pouvait pas être de mourir ici, dans ce bois jonché des cadavres de ses hommes, privé des secours de la religion. Pourquoi avait-elle choisi René ? N'avait-il donc pas réussi à la convaincre de son amour ? Comment n'avait-elle pas pu croire en l'avenir qu'il lui promettait : capitale de son duché , cité prestigieuse de l'Occident ? Imaginait-elle ce que serait son destin, à présent, sous la coupe de ce petit duc ? Non, elle avait été fourvoyée ! Malgré sa douleur, il fallait qu'il y retourne pour lui expliquer. Il lui montrerait son amour quitte à la supplier, et à se traîner à genoux devant ses murailles.
Soudain, un grognement le fit sursauter. Le Téméraire tourna la tête vers les fourrés.
Cette histoire romance un fait historique réel. Le corps de Charles le Téméraire fut découvert le 7 janvier 1477, à moitié dévoré par les loups, au bord de l'étang de la Commanderie. A moins d'une demi-lieue de la ville.