L'Afrique, notre ultime espoir
"Papa, la terre, là-bas, c'est l'Afrique ?"
La terre... L'Afrique, enfin ! Trois jours que nous naviguions, mon petit Marc et moi, en direction du continent épargné. Trois jours que nous fuyions l'Europe, le continent de la civilisation et du progrès, ravagé en quelques minutes par la bombe atomique. Parfois résonnaient encore dans ma tête les promesses des politiciens, qui nous assuraient que la bombe servait à nous défendre. La dissuasion, qu'ils appelaient ça... Où sont-ils maintenant, ces gouvernants ? Terrés comme des rats dans leur abris préparés à l'avance ? Irradiés, traînant aveugles parmi les ruines ? Ou morts, ensevelis en une seconde, pour les plus chanceux... Morts en laissant les survivants condamnés à l'enfer par leur faute. L'enfer, ou l'exil.
Mon fils et moi sommes des miraculés. Le jour de la catastrophe, nous étions partis en mer. C'était une promenade que je lui avait promis pour son septième anniversaire. « Tu vas découvrir la mer, mon fils... la mer est un autre monde ».
Et puis, il y eut ce bruit, et ces lueurs, loin dans les terres. Et cette vague de feu qui embrasait tout sur son passage. Instinctivement, je pris Marc dans mes bras pour le cacher dans la cabine. L'apocalypse ravageait la côte, et tout ce qui s'offrait à ma vue n'était que flamme, fumée et brume toxique. Ma femme, mes amis, mon pays venaient d'être réduit à néant en un instant. Et nous, nous étions là, avec Marc, spectateurs horrifiés de la fin de notre monde. Après de longues minutes, paralysé par la stupeur, je décidai de fuir le cauchemar, et mis le cap vers le large.
"Papa, c'est comment l'Afrique ?"
L'Afrique... le premier grésillement de la radio du bord. Le premier signe de vie que nous avons perçu après la catastrophe. L'Afrique avait été épargnée. Le continent pauvre n'avait aucune importance stratégique pour les grandes puissances. Mes réserves de carburant étaient à sec, et nous commencions à souffrir de la soif, et de la faim. Résignés, nous ne disions plus grand chose, et Marc se contentait de me regarder avec ses grands yeux bleus, cherchant lui même ses réponses dans mon regard.
L'Afrique, Marc, c'est le continent des grandes plaines sauvages, des déserts brûlants, des savanes et des merveilles que les hommes blancs n’ont cessé de mettre en péril. Les animaux en jouet que tu aimes tant, la girafe, le lion, l’éléphant, y vivent en réalité. C'est aussi le continent des richesses les plus variées : l’or, les diamants. Parfois, le soleil y tape fort et la végétation est difficile à pénétrer, mais l’Afrique n’offre ses merveilles qu’à ceux qui peuvent les mériter. L'Afrique est le continent où les hommes pouvaient aller sur de vastes territoires, et vivre libres.... Libres, avant que n'arrivent les blancs.
"Papa, les Africains, ils seront gentils, avec nous ?"
Je ne sais pas. Nous sommes blancs, mon fils Et cette couleur est notre fardeau.
Depuis des siècles, les hommes blancs n'ont cessé de vouloir dominer les autres races. Au début, lorsque nous avons découvert l'homme noir, nous l'avons considéré comme un être inférieur, primitif. Nous l'avons combattu et soumis à notre volonté. Brisés et humiliés, les Noirs furent contraints de s'adapter à nos coutumes. Mais les hommes blancs continuèrent à les considérer comme des animaux en les réduisant en esclavage. Les blancs ont capturé des milliers d'esclaves noirs en Afrique pour les emmener dans leurs plantations où ils travaillaient dur toute la journée sous les coups et les injures de leurs maîtres. Après l’esclavage, vint la colonisation. Les blancs s'approprièrent les richesses de l'Afrique, ne les partageant que très peu avec les habitants.
Lorsque les blancs rentrèrent chez eux, le continent noir s'enfonça dans la misère, et des guerres incessantes se produisirent dans les pays africains. Les Africains furent invités à venir dans les pays des blancs pour y travailler, mais ceux qui venaient étaient regroupés dans les quartiers pauvres des villes et insultés, rejetés. Mais ils préféraient encore venir chez nous plutôt que de mourir dans leur pays.
Et puis, il y eut la bombe. Notre société blanche supérieure se détruisit elle-même par sa propre folie.. Aujourd'hui, Marc, les rôles sont inversés. Nous sommes les réfugiés. L'Afrique est notre ultime espoir.
Marc se serra contre moi. Je sentis à ce moment combien sa mère pouvait lui manquer, et le serrai longuement dans mes bras. Puis je dirigeai le bateau vers un petit port que j'avais aperçu quelques minutes auparavant. Qu'importe l'accueil qui nous serait réservé, nous n'avions plus le choix.
Ibrahim avait repéré le bateau depuis une heure déjà. Et de part les événements terribles qui venaient de se produire, il savait, bien avant qu'il ne s'approche du port, quels passagers étaient à bord. Des hommes blancs, en quête d'un refuge, fuyant la désolation et cherchant asile sur sa terre d'Afrique.
Soudain, Ibrahim repensa à son frère Ali, parti un an avant la catastrophe. Parti pour l'Europe et la promesse d'une vie meilleure. Parti comme tant d'autre en clandestin, en hors-la-loi. Il se souvint combien il l'avait longuement étreint dans ses bras le jour de son départ. Il se souvint aussi que depuis, il n'avait plus jamais eu de ses nouvelles.
Le bateau s"approchait. Une toute petite embarcation de plaisance. A bord, Ibrahim aperçut un homme et un enfant. Deux réfugiés blancs, au regard vide. Le bateau accosta, et l'homme prit l'enfant dans ses bras. Ibrahim s'approcha de la passerelle de débarquement, fixa l'homme dans les yeux et dit :
- Donne-moi la main, mon frère.